Du 12 Déc. au 18 Déc.

4 nominations Semaine Critique Internationale Cannes 2018

D’Anja KOFMEL, animation de Simon ELTS et Serge VALBERT – documentaire Suisse / Croatie 2018 1h30

On n’écrit jamais aussi bien la grande histoire qu’à la première personne.. Si le beau et troublant (autant par son récit personnel que par sa forme) premier long métrage de la suissesse Anja Kofmel évoque une des plus grandes tragédies du xxe siècle européen, il n’en démarre pas moins par un cauchemar d’enfant. Une petite séquence en animation montre une petite fille réveillée par des chuchotements et des sanglots d’adultes : c’était la nuit, il y a de cela vingt ans, où Anja a appris la mort de son grand cousin admiré Chris, journaliste de guerre, retrouvé étranglé à quelques centaines de kilomètres de la paisible Suisse alémanique. Dès les premières minutes, la réalisatrice nous plonge dans cette forme hybride qui fait toute la force et la beauté du film Deux décennies en effet après cette nuit d’effroi, Anja Kofmel, réalisatrice de films d’animation et jusque là nullement journaliste ni documentariste de terrain, décide, armée de quelques vieux carnets de voyage et de notes de son cousin, de prendre le même train que celui qu’avait pris Christian Würtenberg (le Chris du film) en 1992, direction Zagreb.
Débute ainsi une enquête d’autant plus complexe que le pouvoir croate, aujourd’hui d’extrême droite, est peu désireux de déterrer le passé et se soucie surtout de faire perdurer la mémoire des prétendus héros croates qui ont conquis l’indépendance du pays face aux Tchetchniks serbes. Car l’histoire est des plus troubles : Chris, reporter radiophonique sur les différents fronts de la première guerre des Balkans (celle qui opposait Croates et Serbes), avait fini par rejoindre une hétéroclite milice internationale, composée de volontaires ultra catholiques d’extrême droite, venus en découdre avec les héritiers du communisme de Belgrade.
L’enquête d’Anja Kofmel pose des dizaines de questions : pourquoi Chris avait-il endossé l’uniforme ? Par fascination romantique pour ces anti-héros ? Pour infiltrer la milice, dont on pense qu’elle était financée par l’obscur Opus Dei, à l’affut d’un reportage choc qui aurait fait sa renommée de reporter ? La réalisatrice interroge même à un moment le sulfureux terroriste Carlos, qui a croisé la route de Chris et émet l’idée que c’était un agent secret suisse !
Le film alterne donc une enquête palpitante – faite de rencontres avec d’autres reporters de guerre, qui transmettent bien l’ambiguïté d’un travail où chacun peut à un moment basculer au delà de l’objectivité journalistique, mais aussi d’anciens mercenaires membres de la milice – et des moments étonnants d’échappée visuelle, de poésie noire à travers les séquences d’animation. Chris the Swiss est ainsi une vraie réussite dans sa forme, aussi originale qu’aboutie, et dans sa réflexion sur le rôle du journalisme en même temps que sur les mécanismes qui poussent encore aujourd’hui des jeunes gens à partir aveuglément vers des conflits armés à travers le monde.

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