« CEUX QUI TRAVAILLENT » du 6 nov. au 12 nov. 2019

PRIX PUBLIC FESTIVAL ANGERS 2019
SÉLECTION OFFICIELLE  LOCARNO

D’Antoine RUSSBACH – Suisse / Belgique 2019 1h42mn – avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay, Louka Minella, Isaline Prévost, Michel Voïta, Pauline Schneider…

Ce film en plus d’être une magnifique réussite, explore ce qu’il y a de plus profond dans la nature humaine et interroge finement l’impact de nos choix collectifs autant qu’individuels sur l’évolution du monde.
Comment se peut-il qu’un jeune réalisateur puisse du premier coup pondre une telle œuvre, qui laisse pantois tant sa pertinence nous claque à la gueule ? Pauvres de nous… quel monstre broyeur d’humanité avons nous donc construit sans que personne ne s’insurge ? Antoine Russbach réussit dans son premier long métrage à dire avec une force saisissante l’essentiel de ce qui nous tourmente et questionne la société toute entière : que sommes nous devenus, que reste-t-il d’humanité ?
Frank, cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, chef d’orchestre d’un ballet de cargos énormes qui trimballent d’un continent à l’autre toutes sortes de denrées. Il définit les routes des navires qui ne sont pour lui qu’une abstraction concrétisée par des chiffres et des petits points qui se baladent sur un écran d’ordinateur… tandis que les individus disparaissent dans les statistiques, petites choses anonymes perdues dans un océan invisible et lointain … depuis ce bureau .., ni l’odeur des embruns, ni le ressac d’une humanité en souffrance.
Bosseur, il a le sens des responsabilités, une famille, trois beaux enfants, qu’il n’a guère le temps de voir, mais qui ne manquent de rien … Il assume son rôle de père, de mari avec la même conscience que le reste… sans se demander jamais si cette vie-là le rend vraiment heureux.
Ce jour-là justement, il doit quitter à la hâte son bureau pour récupérer sa fille à l’école : un bobo, un mal au ventre, une envie de câlins ? Au moment même où un capitaine le sollicite dans une situation de crise : un clandestin se trouve à bord, malade, …, l’équipage est inquiet… Accroché à son portable, Frank hésite : quel ordre donner ? Faire demi-tour et ramener le malade au premier port, au risque de perdre la cargaison ? Aller au bout, braver la peur des marins, risquer le contrôle, une amende, voire pire ?
Frank tranchera sous la pression et son choix, terrible, lui coûtera son poste… Trahi par un système à qui il pense avoir tout donné et qui, hypocritement, le lâche, alors même qu’il s’inscrivait parfaitement dans sa logique, en cohérence avec les objectifs fixés, , … Et voilà que cette décision, prise en toute conscience, renvoie les autres à la mécanique infernale qu’ils ont construite et dont ils refusent de payer le prix : Frank sera le fusible qui saute.
C’est d’une maitrise confondante et Olivier Gourmet porte le personnage avec une intensité qui ne laisse rien passer … Ce faisant il renvoie la question à ceux qui regardent le film : qui sommes nous pour juger, qui peut condamner… Où finit la responsabilité de la société qu’on a tous contribué à créer, où commence la nôtre ? Suffit-il de jouer dans les marges pour être exempt de cette coresponsabilité ? Que sommes-nous prêts à accepter pour ne rien perdre de notre confort ?
Ce n’est pas un film bavard, c’est un film dont l’intensité tient autant dans les mots que dans les silences, les gestes, les regards, les frémissements du visage. Et Gourmet excelle à porter à fleur de corps les frémissements inquiets de l’âme…UTOPIA

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