LA CRAVATE du 4 mars au 10 mars 2019

De Mathias THÉRY et Etienne CHAILLOU – documentaire France 2019 1h36mn

C’est un véritable régal de retrouver sur grand écran les documentaristes en grande forme de La Sociologue et l’ourson. Si ce nouveau documentaire est empreint du même recul sensible et plein d’humour que leur précédent opus, le procédé employé n’est pas tout à fait le même. Ici, point de mise en scène à base d’ours en peluche et de bouts de chiffons…
La cravate, c’est ce petit accessoire de plus ou moins bon goût qui est constitutif de tout homme politique. Ce supplément de tissu d’aucune utilité – sauf si on veut se pendre – censé procurer un je ne sais quoi de « respectabilité ». C’est grâce à elle que Bastien, jeune militant du Front National, va essayer de grimper les échelons dans le parti, désireux de bien faire et surtout d’échapper à sa condition sociale. Cela nous choque ? Et pourtant, tout au long du récit, cette question sera présente en filigrane. Comment a-t-il pu, mais surtout comment a-t-on pu en arriver-là ? Insensiblement, mais sûrement.
M. Théry et É. Chaillou viennent interroger notre responsabilité collective, l’incapacité de toute une société à offrir des perspectives un tant soit peu réjouissantes, ou au moins sécurisantes, qui fassent sens pour tous les citoyens et en particulier les plus jeunes…
Dès les premiers plans, nous voilà désarçonnés, ne sachant pas trop sur quel pied danser dans ce face à face avec Bastien. Il fait décidément partie de ces êtres qu’on n’arrive pas vraiment à détester malgré leurs penchants regrettables et leurs idées pour le coup détestables : il faut bien reconnaître qu’il est drôle, Bastien ! Drôle, touchant et agaçant à la fois !
On aurait tôt fait d’étouffer le sujet dans l’œuf, de tomber dans une réthorique stérile et de ruminer les éternels poncifs, sans le procédé astucieux et élégant mis en place par les réalisateurs. En couchant sur papier l’histoire de Bastien au passé simple, ils y insufflent une distanciation littéraire salutaire, s’obligent à adopter la posture bienveillante de l’écrivain qui peut exprimer son avis, sans condamner par avance ses personnages. Endosser le costume d’un anti-héros de roman dans le pur style du 19ème siècle va permettre à Bastien d’être écouté avant que d’être jugé, ce qui semble rarement avoir été le cas durant ses vingt cinq années d’existence, on le comprendra bientôt. Lui-même va par ailleurs être amené à prendre du recul vis-à-vis de ce récit qui est certes bien le sien, mais semble déjà ne plus lui appartenir. Au centre de son parcours, au cœur de ses préoccupations, le besoin d’appartenance, doublé de celui de reconnaissance. Bastien va finir par se piquer au jeu, jusqu’à confier devant la caméra ce qu’il a toujours caché. C’est comme un électrochoc. Alors qu’il agit sur lui comme une délivrance, un véritable soulagement, on comprends que l’on vient de pénétrer dans ce qui constitue les racines de son engagement intime et dans ce qui fait de lui autre chose qu’un vulgaire salaud. Et dignement, malgré les portes de sortie que lui ouvrent respectueusement les cinéastes, conscients des conséquences que peuvent avoir ses propos sur sa vie future, Bastien décidera d’assumer jusqu’au bout sa confession et sa diffusion.
Le temps d’une campagne électorale, celle des élections présidentielles de 2017, le parcours, livré sans détours, de ce jeune militant d’extrême-droite devient aussi étonnant que passionnant, et surtout emblématique de tant d’autres.

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